La théodicée de la kabbale, 1949 r. - Francis Warrain
Les Anciens s’exprimaient en termes concrets : leur connaissance était plus intuitive que la nôtre, et ils tendaient immédiatement vers la synthèse, but naturel de la pensée. Plus tard on s’est aperçu qu’une synthèse hâtive aboutit à la confusion et qu’il faut l’étayer sur une analyse préalable. C’est alors qu’a commencé la Philosophie et, avec elle, l’usage méthodique des concepts abstraits.Le progrès de la pensée consiste à établir graduellement la concordance de l’intuition profonde des Anciens avec l’analyse précise des Modernes. Il s’agit donc de découvrir un équivalent conceptuel et abstrait aux termes concrets et aux images dont se sont servies les doctrines anciennes. La tentative d’une pareille transposition ne suppose donc nullement que les Anciens aient voulu déguiser une conception abstraite sous un symbole concret. Elle ne prétend pas nous faire découvrir comment les Anciens ont pensé les objets métaphysiques dont ils parlent ; elle cherche quelle notion abstraite, conforme à nos habitudes mentales, correspond à l’objet qu’ils ont signalé.L’image nous attache à la réalité concrète mais en troublant notre connaissance ; le concept nous permet de la mieux comprendre, mais en la vidant de sa plénitude. L’union de l’image et du concept nous permettra d’avoir une idée moins inadéquate de ces objets, qu’aucune image ne peut représenter et qu’aucun concept ne peut définir.Une comparaison tirée du domaine scientifique fera mieux comprendre ce que nous voulons dire. « L’eau bout » signifie, pour l’ignorant, un certain phénomène sensible : de la fumée, des bulles sur un liquide, de la chaleur, un bruit caractéristique, etc. Pour le savant, l’ébullition est une transformation d’énergie définie par certaines relations abstraites : température, pression, etc. Est-ce à dire que l’ignorant a voulu par le mot bouillir résumer toutes les conditions scientifiques du phénomène ? nullement ; mais l’évocation du fait sensible et la définition scientifique concourent à faire mieux connaître en quoi consiste l’ébullition. Ceci dit non pas pour opposer notre savoir à celui des Anciens comme la science à l’ignorance mais pour faire ressortir la différence d’attitude mentale en face d’un fait. Et du reste, un savant qui ne connaîtrait Vêbullition que par la théorie énergétique sans avoir jamais vu l’eau bouillir, en saurait moins que notre ignorant.Le savoir antique et le savoir moderne s’opposent un peu comme la géométrie figurée à l’analyse mathématique. Ce que l’une exprime par des tracés, l’autre le définit par des rapports abstraits. Pour un même théorème il y a souvent deux démonstrations, l’une géométrique, l’autre analytique. Chacun suivant sa tournure d’esprit saisira mieux l’une ou l’autre. Mais, dans le domaine qui nous occupe, c’est entre des âges de l’humanité et des races que se pose la différence d’attitude mentale. Pour la plupart de nos contemporains l’exposé intuitif demeure confus, l’exposé discursif seul est reconnu clair. Le contraire devait avoir lieu pour les Anciens.