La philosophie russe contemporaine - Praca Zbiorowa
Mes premiers contacts avec les philosophes et la philosophie russe remontent à la fin des années 1970, lorsque j’eus l’occasion d’entendre une communication de Nelli V. Motroshilova, philosophe russe contemporaine de grand renom, lors d’un colloque sur Hegel à Stuttgart. À cette époque, la philosophie russe évoluait encore dans le cadre de l’Union soviétique. D’un point de vue pratique, cela signifiait qu’elle était dominée par la version soviétique du marxisme telle qu’elle apparut dans l’espace soviétique après la Révolution russe. La thèse de Motroshilova consistait à montrer qu’en Union soviétique on appréciait Hegel et on appréciait Marx, mais qu’on appréciait tout de même Marx un peu plus.À ce moment-là, je ne réalisais pas ce qui était en jeu. Plus tard, j’entretins une relation amicale avec Motroshilova et avec un nombre non négligeable d’autres philosophes russes, pour la plupart liés à l’Institut de philosophie alors rattaché à l’Académie des Sciences de l’Union soviétique et ensuite à celle de la Fédération de Russie. Je pris peu à peu conscience de quelques-unes des multiples contraintes sous lesquelles travaillaient les philosophes soviétiques. Motroshilova, par exemple, m’impressionna dès la première rencontre par la vivacité de son intelligence, ses ressources et ses capacités. Alors que j’apprenais le russe, j’eus l’occasion de lire l’un de ses premiers ouvrages sur Husserl, où elle développait une critique marxiste de la phénoménologie, présenté comme une expression de la société bourgeoise (Motroshilova 1967). Je fus frappé par le fait qu’elle accordait moins d’attention à la dimension philosophique de la phénoménologie qu’à sa dimension politique. À cette époque, cela me paraissait simplement bizarre : je n’avais pas saisi quelles étaient les contraintes sous lesquelles l’ouvrage avait été rédigé. Husserl se désintéressait largement de la politique, même s’il avait rallié le nationalisme allemand à l’époque de la Première Guerre mondiale. J’ai continué à lire les travaux successifs de Motroshilova. Son étude intitulée L’itinéraire de Hegel vers la Science de la logique (Motroshilova 1984), dont j’avais relu le manuscrit, était politiquement neutre, uniquement limité, en fait, par la possibilité toujours restreinte, en ces derniers jours de l’Union soviétique, d’avoir accès aux textes. Ensuite, lorsque l’Union s’effondra, Motroshilova (2003) revint à Husserl, son intérêt premier, rédigeant une longue étude où les considérations politiques étaient scrupuleusement absentes. Ma rencontre suivante avec un philosophe soviétique eut lieu en 1982 à Montréal, lors du Congrès mondial de Philosophie. Je me souviens m’être dirigé vers la table où étaient exposés des ouvrages de philosophes russes, et ce fut alors que je rencontrais Theodor I. Oyserman. Oyserman était alors une figure de proue de la philosophie russe contemporaine, membre à part entière de l’Académie des Sciences – soviétique d’abord, russe ensuite. Il fut pendant de nombreuses années le représentant le plus éminent de l’orthodoxie marxiste en philosophie. Je m’intéressais déjà à Marx, et profitai donc de l’occasion pour lui poser une question sur une possible circularité de la position marxienne. Oyserman, pour toute réponse, précisa qu’il avait écrit tel livre et tel livre, mais ne répondit pas le moins du monde à ma question. Je renouvelai donc celle-ci, mais ne reçus qu’une réponse du même genre. Cela me laissait perplexe, mais évidemment je ne comprenais pas qu’on courait un vrai danger personnel à échanger avec des étrangers, et plus particulièrement avec ceux qui, comme moi, s’éloignaient de la conception philosophique « officielle » de l’Union soviétique.