En ecoutant Jesis, 1932 r. - J.O.C.F.
La vie de Jean Bodin, tout comme sa personnalité, comportent encore bien des zones d'ombre : la chronologie est à certains moments imprécise, les faits eux-mêmes sont souvent mal assurés, les opinions réelles de l'auteur parfois difficiles à percevoir. Il est significatif de voir P. Mesnard, en ouverture de son édition des œuvres du philosophe, proposer une biographie intitulée Vers un portrait de Jean Bodin (p. VII-XXI), comme si un vrai portrait était irréalisable. Elle est suivie, il faut aussi le noter, par la reproduction de la notice consacrée à Bodin dans le Dictionnaire historique et critique de P. Bayle, laquelle, en dépit de sa date [1696], « est encore à l'heure présente [1951] la meilleure biographie de notre auteur, et celle qui contient le moins d'erreurs » (p. VIII).
Jean Bodin est né à Angers, entre juin 1529 et juin 1530, dans une famille bourgeoise, relativement aisée. Il entre très jeune au couvent des Carmes, y prononce ses vœux puis est envoyé à Paris étudier la philosophie. Il est probable que Bodin a profité de ce séjour pour s'initier aux langues anciennes, à la philosophie grecque, à la pensée juive et arabe. Il est vraisemblable aussi qu'à cette époque il s'est laissé tenter par les idées de la Réforme. Il va en tout cas réorienter sa vie. Sans doute relevé de ses vœux vers 1548-49, il quitte Paris, passe par Angers, puis gagne Toulouse où il entreprend des études de droit. Les années qu'il passe dans le Midi sont particulièrement obscures. Bodin a-t-il interrompu son séjour toulousain pour se rendre à Genève où il aurait contracté un premier mariage ? Ce n'est pas impossible. Toujours est-il que l'étudiant Bodin sera chargé d'un cours de droit à Toulouse et qu'en 1559, il prononce et publie un Discours ‒ en latin ‒ au Sénat et au Peuple de Toulouse sur l'éducation à donner aux jeunes gens dans la Répubique où il présente ses idées pour un renouveau de l'instruction publique dans la ville rose et, en conclusion, propose ses services pour leur mise en œuvre. L'orateur ne semble pas avoir été écouté : il quitte Toulouse peu de temps après pour rejoindre Paris où il est admis comme avocat au Parlement vers 1561. Des contemporains, cités par Bayle, disent « que la Plaidoirie ne lui fut pas glorieuse » (p. XXIII). « C'est sans doute, ajoute Bayle, ce qui l'obligea de quitter le Barreau, pour s'adonner à la composition des Livres, où il réussit admirablement. » Il est aussi chargé de plusieurs missions officielles sous les règnes de Charles IX et Henri III. Dans les guerres qui opposent maintenant en France Catholiques et Réformés, Bodin se rallie à un tiers-parti, les Politiques, qui prônent la tolérance et la réconciliation entre les deux clans plutôt que le recours aux armes. En 1571, notre auteur entre au service du dernier fils d'Henri II, François, duc d'Alençon. En 1576, il se (re)marie avec une riche veuve et obtiendra la succession de son nouveau beau-frère, procureur au Presidial de Laon. C'est à cette époque qu'il publie son chef d'œuvre, La République. Cette même année 1576, il est député du Tiers aux États généraux de Blois où il joue un rôle important dans l'opposition à la politique royale, ce qui va détériorer sensiblement ses relations avec Henri III. Autour des années 1580, Bodin accompagne son maître, François d'Alençon, devenu duc d'Anjou, en Angleterre où le prince français voulait conclure un mariage avec la reine Élisabeth, et en Flandre où il s'était allié à Guillaume le Taciturne contre les Espagnols d'Alexandre Farnèse. Le duc d'Anjou étant mort en 1584, Bodin se retire à Laon où il passe ses dernières années, troublées par de nouveaux conflits entre la ville et Henri III, et entre Catholiques et Protestants. Il meurt à Laon au cours de l'été 1596.